En contrepoint des contorsions parfois
affligeantes de la "fusion food " ou de la frénésie de
consommation de plats exotiques en quête de sensations inédites, il
se développe un mouvement en faveur des valeurs de terroir dans les
assiettes. C’est le retour dit-on, aux plats simples, au vrai goût
des choses, à l’élimination des artifices, somme toute, un hommage
comestible à la prétendue sagesse de nos aïeux, à leurs valeurs
morales pour ainsi-dire.
Très bien tout cela, je suis le premier à
revendiquer qu’une huître n’est jamais aussi bonne que nature,
mais je l’aime aussi panée avec de la sauce tonkatsu . J’aime
beaucoup le poulet rôti aussi doré que dominical, mais je
raffole tout autant du poulet thaï au curry vert.
Valeurs
ancestrales ou myopie identitaire ?
Je soupçonne que cette rétro-mode, aimablement
qualifiée en gastronomie de "chauvinisme" ou de
"purisme", se verrait qualifier en d’autres domaines de
"repli identitaire" voire de "xénophobie". Je
considère même qu’elle participe du syndrome excessivement sécuritaire
qui traverse nos sociétés.
Ce repli sur soi prend parfois des accents
cocasses : J’ai lu sur un forum Internet l’indignation d’une
bretonne à la seule idée de l’association de cocos de Paimpol avec
de la saucisse fumée comtoise, "Enfin donc, qu’allons nous
chercher ces charcuteries lointaines alors que la saucisse des Côtes
d’Armor est bien de chez nous ?".
Puisque nous sommes en Bretagne, voici une liste
de légumes incontestablement emblématiques, à ce point que le
marketing les a ennoblis au rang de " Princes de Bretagne ".
Je n’ai rien contre ce folklore commercial, mais les mémoires sont
courtes : si nos anciens dans leur audace n’avaient pas fait preuve
d’ouverture, voici (entre autres) ceux qui manqueraient à nos
aristocrates du nitrate :
- Haricot : Ramené par Christophe
Colomb en personne.
- Tomate : Introduite au 15ème
siècle par les espagnols et les portugais
- Artichaut : Cultivé par les étrusques
en Italie, il a fallu attendre Catherine de Médicis pour qu’on les
considère en France.
- Pomme de terre : Cordillère des Andes depuis
au moins 1000 ans avant JC.
- Échalotes : En Europe depuis le
Moyen Age, origine Asie Centrale / Afghanistan, comme probablement
l’oignon.
- Carotte : Origine Asie Mineure.
- Chou-fleur : Origine Proche-Orient ; les
anciens grecs et romains en mangeaient, puis tombé dans l’oubli
jusqu’au 19ème siècle, où il réapparaît en Italie.
Le blé venant de Mésopotamie, nous aurions
continué à manger en Bretagne surtout des pois, alors que ceux qui
poussent aujourd’hui dans nos prés sont principalement destinés à
l’alimentation animale… comme d’ailleurs le blé !
Échangerait
nouvelles saveurs contre litanie culinaire
La condamnation des épices, pour beaucoup
absentes de notre culture culinaire, va souvent de pair avec ce
discours identitaire. Elle évoque pour moi l’esprit des années
1920, où il était de bon ton de n’aller à table que pour se
nourrir, en évitant tout artifice pouvant conduire au péché de
gourmandise. A l’époque, on brûlait Apicius pour adorer le sévère
Cicéron et son aphorisme : "Il faut manger pour vivre, et non
vivre pour manger ".
Ainsi, tandis que certains s’évertuent à
s’arracher le palais à l’aide de petits pots aux poudres démoniaques,
on entend les autres affirmer que les épices dénaturent les goûts,
que nous veillons l’agonie des derniers poissons sauvages et qu’il
faut respecter le corps en ne l’embaumant pas.
Ce n’est pas à mon avis en ne les cuisinant
pas au curry ou à la cannelle que nous allons régler le sérieux
problème de la réduction des ressources halieutiques.
Je préfère la vision des choses de Jean-Marie
Pelt dans son excellent "Les épices" (Fayard - Août
2002), où il explique en substance que les épices sont à l'opposé
de la mondialisation, une bonne façon d'exprimer des terroirs et une
identité, en n'acceptant pas la standardisation des saveurs, à la
mode Coca ou Mac-Do.
Qu’on m’explique aussi pourquoi le pêcheur
du Kerala qui prépare son poisson au curry le respecte moins que le
breton l’accommodant à l’échalote, au vin blanc et à la tomate
?
A en croire les spécialistes, le consommateurs
a besoin d’être rassuré, et voici que s’allongent les rayonnages
de produits " terroirs " ou " bio " chez les
distributeurs, et voila qu’arrivent des systèmes d’alarme dans
les réfrigérateurs, les pseudo « traçabilité » …et
que c’est bien rentable tout cela.
L’un de ceux que j’ai vus patauger allègrement
dans ce registre bourratif et à l’esbrouffe du " terroir -
caisse ", c’est un restaurateur Versaillais bien connu, présentant
à la télévision une recette de " gâteau de lamelles de pommes
de terre frites au beurre, farci à l’oignon, et bardé en melon de
lamelles de poitrine fumée ". Très bien, appétissant et très
terroir, « les gens ont besoin de çà aujourd’hui »
nous expliquait-il. Lui a besoin par contre de justifier son addition,
de présenter sa galette dans une sauce au beurre et à la crème
grainée de caviar, et d’en déposer une belle cuillérée sur
son gâteau de patates au lard. Enfin, il paraît que 50g de caviar
par personne suffisent. Me voici rassuré, j’avais peur que ce soit
un peu lourd…
Le réflexe sécuritaire trouve de réels
fondements dans les crises que traverse notre alimentation, de la
vache folle aux dioxines ou à la grippe aviaire, en passant par les
OGM et autres hormones, toutes ces crises ayant des causes bien différenciées,
mais elles sont amalgamées dans une vaste peur, celle de l’étranger
ou de l’inconnu. Les farines, ce sont les anglais, les dioxines, ce
sont les belges, la grippe est asiatique, les OGM et les hormones sont
américains, la fièvre aphteuse est transmise par les gens qui
voyagent. Pas de çà chez nous!
C’est très bien de connaître les denrées à
l’état de nature, comme c’est très bien de connaître et
pratiquer les traditions culinaires locales, mais de grâce, qu’on
arrête de nous faire la morale quand nous mangeons des mets pas de
chez nous, et que nous nous permettons des libertés avec la saveur
pure d’un produit ou avec la table de marbre où sont gravées les
recettes de la grand-mère qui figure dans le CV de tout chef médiatisé
qui se respecte...
Restons curieux et sauvageons en cuisine,
c’est une marque de progression de la civilisation.